En témoigne surtout ce programme, Amerika, dont le sous-titre Monographie
avec Charles Ives semble adresser un clin d'œil à celui d'une pièce du
facétieux György Ligeti, autre admiration fondamentale de Piéchaud :
Autoportrait avec Reich et Riley (et Chopin y est aussi). Robert
Piéchaud a ainsi envisagé ce programme comme « un dialogue fécond »
entre son propre univers, représenté par quatre œuvres pour des
nomenclatures variées, et celui de ce compositeur que l'on considère
souvent comme le père de la musique américaine. Il ne s'agit pas tant de
mettre en exergue son talent pour la transcription, ni même les
affinités électives qu'il entretient avec la musique de Charles Ives,
que d'offrir une porte d'entrée dans un univers artistique d'une
troublante richesse. Un univers dont l'une des clés pourrait être ce
rapport à la nature que l'on retrouve chez tant d'artistes américains,
dans les écrits de Henry David Thoreau aussi bien que dans les œuvres du
« land-artist » Robert Smithson : une dimension humaniste, poétique et
naturaliste, authentiquement « primitive » - pour reprendre le mot de
Leonard Bernstein au sujet de Ives -, à laquelle les partitions de
Robert Piéchaud semblent offrir une très juste traduction musicale.
Voilà bien une musique à la fois extrêmement cultivée et puissamment
organique, savante et élémentaire, comme en témoigne le magnifique
quintette à vent The River - dans lequel la voix semble comme sourdre
naturellement des timbres instrumentaux - aussi bien que les Études pour
piano ; une musique sérieuse qui ne se départit jamais d'un goût très
sûr pour le burlesque - Robert Piéchaud a souvent accompagné au piano
les films de Buster Keaton, ce dont ses Wittgenstein Lieder veulent
porter la trace - et qui est le fruit d'une sensibilité aussi exacerbée
que singulière.