En descendant la rue qui nous amène tout droit vers un bobo-bar de Pigalle, Bernardino me raconte des choses que je n'écoute qu'à moitié. Faut dire qu'il a bien changé, ce quartier. La faute à une certaine bourgeoisie du cool ayant décidé qu'une épicerie bio valait mieux qu'un sex shop ouvert 24/24, le bouton de pus du XVIIIe arrondissement s'est fait, en l'espace de quelques années, lifter la façade, et les hôtels de passes semblent tous fermer un à un, cédant du terrain à une industrie touristique qui voit désormais débarquer toute l'Europe d'en bas, appareil photo à la main et tongues aux pieds, prête à lécher les vitrines dégueulasses du quartier pour s'acoquiner en vain avec des vibromasseurs confectionnés en Chine. On diverge. Si Pigalle la nuit n'est plus que l'ombre d'elle-même et que les monsieur-madame (« Plucked her eyebrows on the way/Shaved her leg and then he was a she », dixit Lou) ne font plus la queue au Monoprix après l'amour pour se débarbouiller la face, Bernardino paraît comme le jouvenceau bien heureux d'être là, dans cet ailleurs impossible où se désagrègent lentement putes, maquereaux et marlous à la petite semaine.
Comme le parfum de la nouveauté ébranle toujours celui qui n'a rien connu avant, son « Double Invitation » s'avèrerait presque original, maintenant que le grand Giorgio ressemble davantage à un pédophile reconverti en vendeur de bagnoles qu'à ce précurseur du déhanchement des bassins qu'ont jadis connu nos parents. Étant entendu que nos géniteurs sont tous devenus d'abominables réactionnaires bientôt prêts à voter Front National en écoutant l'album blanc des Beatles, revenons une nouvelle fois à la ligne pour dérouler l'histoire de Bernardino.
