Depuis cette première carte postale sonore au poil à gratter politique, son come back en long format a été ajourné maintes fois. La faute à un planning chargé et des envies musicales polymorphes. Et pourtant, le futur album était là, dans les ordinateurs, presque prêt à être livré, à deux ou trois détails près. Il s'intitule « IV », comme un disque de... Led Zeppelin. La ressemblance s'arrête ici. « Sa sortie a été tellement repoussée que j'ai presque eu peur qu'il ne voit pas le jour. Je l'ai enregistré dans la foulée de Mes chers amis, avec une envie artistique bien précise. Je voulais voir ailleurs et mettre une touche synthétique dans ma musique. Je me suis contraint à ne pas tout composer à la guitare. Je la reposais dès que j'avais une ossature : une grille d'accord, une mélodie et une idée générale de chaque chanson. Ensuite je passais au clavier et je finissais la construction aux synthétiseurs. Je voulais voir comment, en tâtonnant, cela allait modifier mon écriture : la contrainte peut ouvrir des fenêtres. Et puis j'avais envie d'assumer le côté pop de mes compositions. Mais je voulais que tout se fasse avec élégance, je fuyais systématiquement tout ce qui pouvait paraître caricatural, il me fallait entrer dans le monde des synthétiseurs en faisant profil bas, en restant sobre. J'ai éliminé tout ce qui pouvait évoquer le lyrisme ou la grandiloquence.» Arman n'a pas jeté les guitares au feu, loin de là. Elles sont toujours au pied du pupitre. Elles ouvrent mélancoliquement L'art perdu du secret, première chanson éclairée par un soleil d'hiver où les six cordes et les brumes de « Casino » organisent la mutation esthétique, préparent un voyage en passant doucement le relai à une électronique vintage mais diablement moderne. Les claviers, Arman a du apprendre à les dompter, les trafiquer, empiler les couches de sons analogiques, les télescoper avec la technologie pour les confondre en une matière synthétique au croisement des âges. « J'ai travaillé chez moi sur un synthétiseur de gamin, un vieux Yamaha avec lequel on apprend les rudiments du clavier et des effets sonores. Ca sonnait très années 80, comme du Etienne Daho, du Taxi-Girl ou du Jacno. Ensuite, j'ai fait dériver le son pour contourner le piège de la datation et éviter que la musique ne soit pas enfermée dans un revival new wave. »
Pari réussi, quand s'allument les premières étincelles spatiales de Mon plus bel incendie, où Arman laisse filer son chant éthéré dans un lego sonore tout droit venu de l'âge d'or électro-pop britannique. Dans son sillage, la feutrine discoïde de Rose Poussière et le rodéo de poche synthétique Dans la cendrée, tracent la ligne droite idéale d'une new wave du 21è siècle, promise à toutes les orbites radiophoniques. Dans son voyage cosmique, Arman n'explore pas que la planète des tubes pop. Aventurier, il file en péplum dans les climats froids de Kraftwerk (Pompéi), enfourche les chevaux de l'espace dans un carrousel psychédélique, Silvaplana, qui s'envole à mi-course au pays de Giorgio Moroder pour dix minutes d'une sorte de relecture de « Midnight Express » façon Krautrock. Arman y chante dans son registre de prédilection, doux, introspectif et élégant, susurrant avec légèreté la poésie des lendemains qui déchantent. Et quand l'encre peine à jaillir du stylo, Arman renoue avec la tradition de l'électronique instrumentale. « A chaque album, c'est la même torture dès qu'il faut attaquer les textes. Trouver un mot suffit à nourrir ma journée. Une phrase c'est un luxe ! (rires) Je travaille à l'ancienne en plaçant des mots sur une mélodie en lavabo. Je dois faire avec l'inspiration du moment. Pour celui-ci, l'époque, le contexte politique, l'état du monde ont eu plus d'influence sur mes textes que sur les précédents». Mes chers amis a donc fait des petits. Placée en fin d'album, dans une nouvelle version instrumentale, comme un clin d'oeil, elle est une belle invitation : celle de jouer derechef ce quatrième album d'Arman Méliès dans les oreilles, et de laisser son doux poison électronique infiltrer les synapses.


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